Le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio

EUROPA

ELLIOPA. -Le mythe d'Europa est doublement intéressant pour l'archéologie religieuse. Ii a éte l'objet, dans son principal épisode, d'un grand nombre de représentations artistiques qui attestent sa popularité dans le monde gréco-romain; et il se rattache à la célébration d'une fête qu'on rencontre à la fois dans l'ire de Crète et sur le continent hellénique, sans que sa signification et son origine puissent être établies avec une entière certitude : cette fête est celle des IIELLOTIA. Homère ou, pour être plus exact, le poète qui a interpolé, dans le discours de Zeus à Héra, l'énumération des amours du dieu, connaît Europa; il en fait une fille de phoenix et lui donne deux fils, Minos et Rhadamante', auxquels s'ajoute, dès les temps d'Hésiode, un troisième, Sarpédon 2. D'autres traditions lui attribuent pour père Agénor, qui est également celui de Phoenix, Dans les deux cas, Europa est d'origine tyrienne et fait partie, avec phoenix, Cilix, Thasos et Cadmos, des ancêtres divinisés de la race phénicienne transplantée dans le monde hellénique Les variations touchant le nom do sa mère sont nombreuses et n'offrent d'intérêt que pour la mythologie pure t. Le fait dominant de la légende est l'enlèvement, d'Europa par Zeus qui, épris d'amour, vient la surprendre sur les rivages de Tyr ou de Sidon, métamorphosé en taureau et la transporte, suivant les uns, dans l'île de Crète où s'accomplit leur union °, suivant d'autres, en Béotie, au voisinage de Thèbes, la ville qui rattache ses origines à Cadmos, frère de l'héroïne °. Une autre version, que l'on trouve pour la première fois chez Acusilaos et qui compte des représentants encore parmi les poètes d'Alexandrie, change l'expression artistique du mythe, en salivant la majesté du maître de l'Olympe. Au lieu de se métamorphoser lui-même, il fait enlever Europa par le taureau crétois, celui que Héraklès aura à combattre un jour et qui figure, à des titres différents, dans la fable de Pasiphaé. Zeus, dans ce cas, attend son amante et elle lui est amenée, soit par le taureau seul, soit sous la conduite de Hermès Ces représentations diverses appartiennent à toutes les époques de l'art hellénique aLes premières, par ordre de date, bornant la scène au transport, à travers tes flots, d'Europa sur ile dos tic l'animal divin; les autres groupant autour de ce motif des figures qui procèdent beaucoup moins du respect de quelque tradition religieuse que du désir de varier agréablement un sujet intéressant. En général, les artistes ne cherchent à préciser ni le lieu de l'action, ni les attributs caractéristiques qui servent à faire reconnaître avec certitude les personnages. Gerhard a déjà remarqué', et Overbeck constate après lui, que des femmes chevauchant sur un taureau sont parfois des Bacchantes, souvent aussi des Néréides, de sorte que la présence même de l'eau ne suffit pas à désigner Europa sans conteste 10. On peut la reconnaître cependant ou à des fleurs qu'elle tient dans la main et qui encadrent la scène, ou à un panier (x«)la06ç) qu'elle emporte avec elle f1. Ces attributs rappellent qu'elle était occupée, comme Coré dans les plaines de Sicile lorsqu'elle fut ravie par Hadès, à cueillir des fleurs au moment où le taureau aborda aux rivages de Tyr 12. Ce qui est plus expressif encore, c'est la figure d'Éros qui guide le groupe ou le domine, portant dans ses mains la ténie, symbole du triomphe amoureux 13. Dans l'agencement du détail des acteurs et de la scène, règne une très grande fantaisie : nous n'en donnerons que quelques preuves, renvoyant pour le surplus aux monographies très complètes de Stephani et de Jahn, et au chapitre que Overbeck a consacré à cette fable dans sa Kunsimythologie. Parmi les vases à figures noires, appartenant peutêtre à la catégorie dite ionienne '°, il en est un qui combine l'enlèvement d'Europa avec la chasse du sanglier de Calydon. Europa, tout en chevauchant, porte à son nez la fleur qu'elle a cueillie sur le rivage de la patrie ; la Crète, qu'on aperçoit au loin, est figurée pas trois arbres au sommet d'une colline qu'escalade un lièvre,l'animal symbolique des exploits de l'amour. Sur une magnifique amphore de Canossa, aujourd'hui au musée de Naplesi3, Europa joue à la paume avec ses compagnes sous la surveillance d'un placide pédagogue, quand aborde le taureau conduit par Éros et donnant toutes les marques d'un tendre respect. L'artiste s'est évidemment inspiré de la scène d'Ulysse et de Nausicaa dans l'Odyssée. Une autre amphore, trouvée en Apulief6, groupe encore Europa sur le taureau avec ses compagnes, mais celles-ci chevauchent autour d'elle sur EUR 863 --EUR des monstres marins, comme des Néréides. Tel est encore le cas d'un grand plat de la collection impériale de Saint-Pétersbourg qui nous offre en plus, assise entre les Néréides, une figure d'homme jeune et imberbe, tenant un trident dans sa main. Cet attribut fait penser à Poseidon à qui certains mythographes donnent un rôle dans l'aventure". On a tort, en tout cas, d'y voir la représentation d'Atymnos, frère d'Europa, sous le prétexte que ce héros a été associé au culte qu'on lui rendait dans Pile de Crète : Atymnos n'est guère connu que des archéologues et l'on ne voit pas pourquoi l'artiste l'aurait mêlé, calme et souriant, au voyage de sa soeur à travers les flotsl8 Le personnage qui,debout e t tranquille,assiste au départ d'Europa, dans une peinture de vase reproduite ici (fig. 2847), paraît être son père Agénor, plutôt que Zeus, qui est, nous l'avons dit, distinct du taureau dans certaines représentations du mythe S9, Celles-ci ne sont ni les moins curieuses ni les moins décoratives. La plus complète est le plat de Saint-Pétersbourg dont nous venons de parler, Zeus barbu, assis sur un trône et tenant le sceptre à la main, attend Europa que lui amène le taureau ; un Éros ailé les guide, portant un coffret sous son bras gauche; un autre Éros semble assister Zeus et regarde curieusement l'arrivée, tandis qu'un troisième suit le taureau avec un tympanon dans ses (nains. Sur une hydrie du Vatican 2e. le taureau placé au centre, dans une posture indiquant la soumission respectueuse, est entouré de six personnages : à l'une des extrémités est Hermès itxxtiopos qui s'est chargé de la négociation amoureuse; à l'autre, une figure féminine dans l'attitude dn pédagogue que nous a offert l'amphore de Canossa; devant Hermès un compagnon d'Europa saisissant le taureau par la queue comme polir le retenir ; en face du taureau Europa elle-mème qui s'incline pour le caresser et entourer ses cornes d'un Iien; entre elle et la spectatrice de gauche, assis sur un trône et portant le sceptre, Jupiter imberbe, à l'aspect juvénile, comme il convient à un dieu amoureux. La figure d'Éros, portant la ténie avec une fleur, domine toute la scène. Un cratère de l'Italie méridionale" nous montre à la partie inférieure Europa accueillant le taureau tandis que sa suivante s'enfuit effrayée; à la partie supérieure triment d'un côté Zeus dans sa gloire, de l'autre côté Aphrodite avec un coffret et un miroir; Éros vole entre les deuxi2, Les diverses oeuvres dont nous venons de parler ont ceci de particulier qu'elles s'affranchissent en. quelque sorte des localités où Europa était l'objet d'un i:ulte et se bornent à traiter le mythe comme un lieu commun décoratif. D'autres, mais en moins grand nombresont en rapport évident avec les cultes indigènes de Gortyna en Crète, peut-être aussi avec celui de Teumessus en Béotie". L'opinion la plus répandue parmi les mythologues, surtout depuis la remarquable étude que Welcl er e consacrée à cette question, c'est que. Europa, fille de Téléphaessa, amante de Zeus-Taureau et finalement épouse d'Astérion, roi de Crète, est, au même titre quo Séléné, Antiope, Argé, Io et Calisto, une personrliiication de la lune, et que le récit de son enlèvement est tin mythe solaire 2r. Europa serait « l'image de la lune enlevée, le matin, par le taureau solaire et qui reparaît dans le ciel du soir, où celui-ci semble l'avoir portée, en lui faisant franchir les flots de la mer ». C'est avec cette préoccupation que l'on a expliqué par des étoile,les ornements dont la tunique d'Europa est parsemée dans certaines peintures de vases. Overbeck avec raison 2G ce nous semble, a fait observer que ces ornements pouvaient être aussi bien des fleurs; il se rencontre avec Jahn pour voir dans l'Europe Crétoise une divinité tellurique, qui s'unit à Zeus à l'ombre du platane toujours vert de Gortyna26 ou dans la grotte de Teumessus, par le ic,b, y4.o; dont le souvenir était céiélare chaque année dans la fête des Hellotia2T, L'épisode principal était une procession dans laquelle on portait une énorme guirlande de myrte, appelée Ilellotis comme la déesse 2" s'il en faut croire une tradition rapportée par Athénée, la guirlande était censée renfermer les ossements mêmes d'Europa-Hellotis29. La légende racontait que Agénor, après l'enlèvement, envoya ses quatre fils à la recherche de sa fille. Une poursuite de ce genre se rencontre également, sans parler de celle de Coré par Déméter, dans les mythes d'Harmonia, d'Io, de Héra Samienne, d'Ante-mis Tauropolos et d'Anna Perenna en Italie; dans les EUR 864 EUR usages populaires elle correspond au ravissement de la fiancée par le futur époux. Une fois retrouvée elle est enchaînée par un lien symbolique de Àuyoç ou agnus caslus 30 ; la guirlande, longue de vingt coudées, qui figurait aux fêtes des Hellotia, Cadmos et ses frères parcourant les mers et les terres pour retrouver la trace d'Europa, les éléments de tristesse lugubre qui se mêlaient aux débuts de la fête, puis l'union joyeuse de Zeus et de l'héroïne aux pieds du platane sacré, tous ces détails suggèrent l'idée d'une théogamie où le dieu du ciel se mêle à la terre, la pénétrant au printemps d'une igueur nouvelle, après l'engourdissement hivernal. L'examen comparé de quelques monnaies crétoises" et d'un vase peint d'Apulie, aujourd'hui au musée du Louvre, confirme cette interprétation du mythe d'Europa. Ce dernier 32 représente, à n'en point douter, la scène de théogamie dans la grotte ou de Teumessus ou de Gortyna. Europa est assise sur le rocher, entre deux arbres formant berceau qui rappellent le platane de la légende. Le taureau s'approche de l'héroïne, la tête baissée, dans l'attitude de la soumission ; elle tourne ers lui un regard à la fois anxieux et satisfait, levant le voile qui enveloppe sa poitrine ; à sa gauche est une figure féminine portant une hydrie. Éros et Aphrodite dominent la scène à droite, tandis que deux bustes, l'un de femme, l'autre d'homme, qu'on ne saurait identifier avec quelque certitude, remplissent l'espace au-dessus des arbres. Parmi les monnaies de Gortyna (fig. 2848), il en est qui portent au droit le taureau divin, au revers Europa couchée à l'ombre du platane ou assise sur l'arbre, la tête penchée sur la main dans une attitude pensive et mélancolique. D'autres la mettent en rapports plus immédiats soit avec le taureau, soit avec l'aigle de Zeus, à la façon des oeuvres connues qui représentent les amours de Léda et du cygne. Ces monnaies sont de la meilleure époque ; il en existe de plus récentes33, qui, originaires de Sidon ou de Chypre, ne sauraient prouver que le mythe d'Europa est de source phénicienne, mais seulement qu'il n'est pas sans analogie avec des épisodes analogues dans la légende de l'Astarté tyrienne. Une monnaie de Tyr, frappée sous Galien, nous montre Europa avec sa corbeille ; la tête du taureau et le platane entre deux rochers ne laissent aucun doute sur l'attribution. On ne saurait affirmer que le culte d'Europa-Hellotis ait été réellement transplanté par quelque colonie crétoise en Béotie. C'est Antimaque qui le premier raconta que Zeus avait abordé, métamorphosé en taureau, avec Europa, sur la côte septentrionale de la Béotie 3f; de là il aurait transporté son fardeau à Teumessus, au voisinage de Thèbes"; l'on y montrait la grotte où se serait accomplie leur union. Cependant il n'est nulle part question d'un culte consacrant cet événement en ce lieu. On sait seulement que l'antique famille des Aegides rattachait ses origines à Karnaos, fils de Zeus et d'Europa, aimé d'Apollon 30. Il y a d'autres échanges de légendes entre la Crète et la capitale de la Béotie 37 ; de même que la soeur de Cadmos s'est unie à Zeus au voisinage de Thèbes avant de retourner en Crète où elle épouse Astérion, ainsi Harmonia a quitté la Béotie pour la Crète. Mais il faut voir là plutôt des combinaisons de mythographes que des manifestations de la foi populaire, fondées sur quelque culte déterminé. On ne peut davantage marquer le lien exact qui unit les Hellotia de Gortyna en l'honneur d'Europa à la fête du même nom que Corinthe consacrait à Athéna. Cette dernière fête semble avoir eu une importance assez grande, puisque Pindare parle d'un athlète qui y fut sept fois victorieux 33. La conclusion la plus naturelle, c'est que le mot Hellotia désigne une cérémonie d'un caractère général, qui, suivant les lieux, se rapportait à des personnalités différentes, consacrant la théogamie de Zeus avec quelque héroïne locale 39. C'est sans doute dans les régions de Thèbes, et du golfe Maliaque qu'il faut chercher le point de départ de la tradition qui donna le nom d'Europa à une des parties du monde connues des Grecs 40. Si pour les mythologues qui voient dans Europa une personnification de la lune, son nom est identique à E~pupxirox, il y a autant et plus de vraisemblance à l'interpréter avec Hésychius par eupsnr6 -axoretvdç, c'est-à-dire par l'idée d'obscurité 41. L'hymne à Apollon Pythien où la fable des amours d'Europa transparaît dans la mention de Teumessus avec l'épithète de Àeye7COi't,ç, donne le nom de Eûpttùc7ï au pays du couchanti2, c'est-à-dire à toute la partie du continent qu'habitaient les Grecs, par opposition à l'Asie et aux îles de l'Archipel. Ce sont des régions qui, pour les Ioniens et les Phéniciens, sont situées dans l'ombre : -cpbç ~dpov. Sur le chemin qui les y mène est située l'île de Crète, premier berceau de la légende d'Europa; à mesure que l'horizon des navigateurs s'étend, ils transportent avec eux la personnification des contrées entrevues et le souvenir des aventures qu'on y attachait au point de départ. Pour Hésiode", Europa, avec ce sens, est une Océanide soeur d'Asia ; cette figure vague et sans caractère se détermine à l'aide des éléments mythiques qui, à Gortyna, lui donnaient une personnalité vivante. La Crète elle-même, dans l'hymne cité, est encore du domaine d'Europa(Eûrc[a v -e ra: ip.ptuû'cag xa'c . vr souç) ; ce domaine grandit avec les découvertes nouvelles et ce nom, de proche en proche, s'étend à tout le continent du Nord et de l'Occident. Les représentations figurées d'Europa avec ce sens géographique sont toutes d'une époque relativement récente. Une des plus anciennes est un bas-relief de la villa Albani représentant Héraklès au repos après ses épreuves; Italos et Europa le contemplent". J. A. Han.