Le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio

ARGUS

ARGUS ('Apyoç), Le mythe d'Argus mis à mort par 1. Hermès remonte à la plus haute antiquité; de nombreux passages de l'Iliade et de l'Odyssée y font allusion par l'épithète de meurtrier d'Argus (Apyet'49'n ç) donnée à ce dieu. Quelle qu'en soit l'origine (sans doute vêdique '), il paraît, dans les traditions helléniques, avoir eu cours d'abord en Argolide 2. La foi populaire ne s'accordait pas sur le nom du père 53 A-HG --418ARG de ce héros : on citait Agénor 3, Arestor lnachus ', un autre Argus °. On le croyait aussi fils de la Terre (Gaia) 7, ou d'Ismène, fille d'Asopus 8. Géant on fils de héros, doué d'une force surhumaine,il accomplit plus d'un exploit: il tua le taureau sauvage qui ravageait l'Arcadie ; puis un satyre, qui exerçait des violences contre les habitants de la même contrée, et leur dérobait des troupeaux ; le monstre né du Tartare et de la Terre, Échidna, qui enlevait les passants ; enfin les auteurs du meurtre d'Apis 9. Il était surtout célèbre pour avoir été préposé par la jalousie de Hèra à la garde d'Io, métamorphosée en vache 10. Sa vigilance fut trompée, et ses yeux innombrables le laissèrent sans défense. Par ordre de Zeus, Hermès vint délivrer Io, en tuant Argus d'un coup de pierre 11 Selon un autre récit, il l'endormit aux sons de la flûte, et, profitant de son assoupissement, lui coupa la tête avec la HARPE 12. Hèra le changea en paon u, ou, selon une autre tradition, plaça ses yeux sur la queue de cet oiseau 14. Le principal de ses attributs a été consacré par l'épithète de Panoptes (qui voit tout', par laquelle il est quelquefois désigné comme par son nom propre. Les traditions ne s'accordent pas sur le nombre de ses yeux. Hèra 13 lui aurait placé un oeil sur la nuque, en lui enlevant le sommeil et en le constituant gardien d'Io ; il faut entendre sans doute que ce troisième oeil devait rester ouvert pendant que les deux autres cédaient au sommeil. Un poète cyclique 16 prêtait à Argus deux paires d'yeux, l'une par devant, l'autre par derrière, et une force infatigable qui en écartait le sommeil. Suivant une troisième tradition 17, le héros aurait eu cent yeux, dont cinquante étaient ouverts et cinquante fermés tour à tour. Il semble qu'on a cru en général qu'il en avait en nombre infini, disposés soit sur la tête seule 13, comme d'après la tradition des cent yeux, soit sur le corps tout entier 19. Une particularité très-rare de la représentation d'Argus n'est offerte, comme on va le voir, que par deux monuments : il s'y montre avec une double tête («irons). Dans les oeuvres figurées, ce personnage est tantôt un un jeune pâtre, un éphèbe; tantôt un géant au visage farouche, ou même une sorte de monstre. Une amphore de la collection Coghill 2e et un vase du musée de Berlin 21 font de lui le témoin des amours de Zeus et d'Io. Une série de monuments se rapporte à la garde d'If) confiée à la vigilance d'Argus. Jusqu'à quel point peuventils être rapprochés des représentations dont les auteurs classiques nous ont seuls conservé le souvenir? Pline l'Ancien 22 cite une Io, à côté d'une Calypso, d'une Andromède et d'un Alexandre, parmi les grandes pictur°ae de Nicias, Pausanias 23, en décrivant le trône d'or d'Apollon à Amyclae, indique sans détails un bas-relief de Bathyclès de Magnésie, où l'on voyait Hèra regardant Io déjà métamorphosée en vache. Argus ne figurait-il pas dans l'un ou l'autre de ces monuments? Virgile'' le place sur le bouclier de Turnus. Quatre peintures murales de Pompéi 2 représentent Argus veillant à la garde d'Io. Un cratère 26 d'une basse époque et d'un style négligé, appartenant à la collection Biscari, à Catane, présente la même scène : Argus avance la main droite en tenant une grande conque, semblable à. une corne à boire. D'autres monuments se rapportent au moment où Hermès, envoyé par Zeus, intervient pour tromper et endormir la vigilance d'Argus. Sur un vase 27 à figures rouges, du musée de Berlin, le héros s'entretient avec Io, tandis qu'Hermès s'éloigne en jetant un regard sur eux. Dans une peinture murale découverte, à Rome, dans la maison de Livie 28, Argus est un homme dans la force de l'âge ; armé d'une lance et d'une épée, il veille sur Io, assise au pied de la statue de Junon, et ne peut voir encore Mercure qui s'approche. Dans trois peintures, l'une au temple d'Isis 29, les autres dans des maisons d'Herculanum et de Pompéi 30, Argus, assis, tend la main pour saisir une syrinx que lui présente Hermès. Sur une amphore 61 de la collection de Munich, Argus a les proportions d'un géant, une longue chevelure et une longue barbe, terminées en tresses, un visage qui rappelle le singe ; il est assis et tient une corde à laquelle est attachée la génisse Io. Derrière elle est un arbre, peut-être l'olivier de la tradition, ou le symbole des bois de Némée ; à sa gauche, Hermès détache la corde passée autour de la tête de la génisse. Dans la figure d'Argus, deux traits sont controversés entre les éditeurs et les commentateurs de ce monument, la corne près de son front et l'oeil sur sa poitrine. La mort d'Argus est représentée 32 dans une dernière série de monuments qui n'est ni moins nombreuse ni moins intéressante. Parmi les peintures de vase, la plus ancienne est celle d'une amphore 33, à figures noires, de la collection Bassegio à Rome. Hermès brandit son épée contre Argus à demi renversé, en lui mettant le pied sur la cuisse gauche pour le maintenir à terre, et en lui serrant le bras droit de la main gauche. Le héros, remarquable par son double visage semblable à celui d'un Janus, est désarmé et paraît demander grâce plutôt que se défendre. Derrière ce groupe on voit s'éloigner Io changée en vache, à côté d'elle , Hèra s'avançant vers Hermès et Argus. ARC,-419 ARG D'autres vases présentent la même scène, avec des différences plus ou moins importantes. Nous citerons un vase de Caere n, de la collection Castellani, du style le plus sévère, sur lequel Hermès est armé encore de l'épée, menaçant Argos qu'il a saisi à la barbe de la main gauche. Io a été transformée en taureau par une négligence de l'artiste ; Zeus est assis tenant un sceptre. Un vase de Ruvo (fig. 508) n d'une époque postérieure est intéressant par les deux visages de l'Argus bifrons, l'un er 1 A barbu, l'autre imberbe. Le héros se défend avec une massue, tandis qu'il s'efforce de retenir par son vêtement Io, représentée sous les traits d'une jeune fille avec des cornes. Un cratère qui appartient aussi à la fabrique de Ruvo 36, le plus important et le plus riche en figures parmi tous ces vases sur lesquels est figuré ce sujet. La composition ne contient pas moins de douze personnages. Argus , enveloppé d'une peau, où certains commentateurs ont retrouvé, à cause de la forme de la corne, la peau du taureau d'Arcadie, est muni d'une massue ; sa tête porte une couronne. 11 a six yeux, deux à la place ordinaire, deux sur la poitrine, les deux derniers sur les cuisses. Il s'entretient, en élevant la main, avec Hèra. Hermès s'avance contre Argus l'épée à la mainSans doute il est invisible, grâce à la coiffure de Hadès, qu'on croit reconnaître sur sa tête 37. Une peinture murale, découverte à Rome sur le Palatin, et un jaspe vert gravé se rapportent à la même scène. Dans la peinture 33, Hermès est prêt à frapper Argus devant une statue archaïque de Hèra. Sur la pierre 39 on voit (fig. 509) Argus étendu sur le sol ; Hermès tient d'une main sa tête séparée du tronc, de l'autre une harpè; la vache Io s'enfuit d'une course furieuse; derrière est un arbre, sans doute l'olivier auquel Io était attachée, et, sur une de ses branches, le paon dont la queue reçut les yeux d'Argus, ou dont Argus prit la forme; cette dernière tradition , sous l'une ou l'autre de ses deux formes, était évidemment présente à l'esprit de l'artiste, qui a aussi multiplié les yeux sur tout le corps du héros d0 Les anciens avaient déjà donné de ce mythe une explication peu différente de celle qui est le plus généralement adoptée par les modernes, en considérant Argus comme le ciel brillant de la lumière des étoiles et en rapportant l'histoire d'Io aux phénomènes lunaires 41. K. BLovDEZ,