Le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio

ARIES

ARIES, Rpuis. Bélier, machine de guerre, dont se servaient les assiégeants pour renverser les murs d'une ville, ou pour ouvrir la brèche. C'était une poutre énorme de sapin ou de frêne sauvage garnie à l'une de ses extrémités d'un épais et lourd talon de fer fondu, façonné quelquefois en tète de bélier'. Le nom de cette machine vient soit de la dureté de sa tête, comparable pour la résistance à celle du bélier, soit du mouvement de va-etvient qu'on lui imprimait, et qui rappelait le recul que prend l'animal avant de s'élancer sur son adversaire 3. Suivant Pline le Naturaliste, Epeus serait l'inventeur du bélier, auquel l'auteur latin assimile le fameux cheval de bois introduit dans les murs d'Ilion ''°. On ne trouve, ni dans Homère, ni autre part, rien qui justifie cette étrange interprétation de la légende. Suivant Vitruve Athénée, l'ingénieur 6, et d'autres auteurs 7, les Carthaginois auraient, les premiers, fait usage du bélier pour s'emparer de Gaffés en Espagne. La machine était mise en mouvement par trois procédés différents : 1° Bélier porté à bras par les assiégeants. Ce moyen élémentaire n'était sans doute employé que pour ouvrir la brèche dans des fortifications peu considérables. Il n'a pas fallu un grand effort d'imagination pour l'inventer, et on en voit la représentation sur des bas-reliefs de Khorsabad', où les Carthaginois ne sauraient intervenir. En Grèce, il fut employé par les Péloponésiens au siége de Platée, et Thucydide, en mentionnant le fait, ne parle pas de ce moyen d'attaque comme d'une invention nouvelle'. Mais il appelle la machine w.eoÀrl, nom habituel de l'éperon des navires : le terme xptui n'était donc ébranlant, à l'aide d'une poutre dont une extrémité est façonnée en tête de bélier, les murailles d'un oppidum,.ou camp fortifié, que défendent les Romains" 2° Bélier suspendu. Un Tyrien, nommé Pephrasmenos ", imagina de suspendre la poutre à un fort mât vertical : les assiégeants lui imprimaient un mouvement alternatif au moyen de câbles, en restant eux-mêmes protégés par des abris factices ou à couvert dans la parallèle. De cette manière, on pouvait produire le choc à une hauteur quelconque, mais les coups obliques et mal réglés de la machine devaient être bien longtemps répétés pour produire un effet utile. 3° Bélier roulant sur des roues ou sur des cylindres parallèles, et placés perpendiculairement à sa direction. Ses coups toujours directs étaient nécessairement plus puissants que ceux du bélier suspendu. L'appareil moteur du bélier, qui l'enveloppait comme une boîte ou gaine, se nommait xptoôôyrl. Géras, Carthaginois suivant Athénée, ou Cétras de Chalcédoine suivant Vitruve, imagina ce perfectionnement, relié à un autre, beaucoup plus considérable, qui paraît contemporain 12 : c'est l'invention de la tortue (7s)`tGvr xptopépos, testudo arietaria "). On appelait ainsi une sorte de blockhaus ou bâti quadrangulaire, porté sur des roues, dont le toit et les parois étaient garnis de terre et de peaux fraîchement écorchées pour mettre à l'abri des flèches, des pierres et du feu les hommes placés à l'intérieur et chargés de manoeuvrer la poutre bélière. La tortue avait souvent plusieurs étages, ce qui permettait d'ébranler le mur à diverses hauteurs, au moyen du bélier suspendu au plafond de l'un des étages ou roulant sur des cylindres qui reposaient sur un plancher. Les sculptures des monuments assyriens offrent des exemples (fig.àl Irr) de béliers roulants , protégés par des constructions à plusieurs étages et revêtues à ce qu'il semble, de claies,depeaux ou d'autres couvertures analogues14. La découverte de ces mo numents assigne à l'invention de ces machines une date beaucoup plus ancienne que ne l'ont cru Vitruve et Athénée. La tortue fut ainsi nommée, suivant Ies mêmes auteurs 13, à cause de la marche très-lente de cet immense appareil quand on le déplaçait, et suivant Végèce 1B parce que les allées et venues du bélier, périodiquement sorti et rentré, faisaient ressembler le tout à une tortue qui alternativernent montre et cache sa tête sous sa carapace. Le bélier à tortue est -423 ARI figuré deux fois sur l'arc de Septime Sévère (fig. 515, 516) où on le voit manoeuvré par les Romains''. Pour se préserver des effets du bélier, les assiégés fai saient descen dre du haut de leurs murailles, à l'aide de câbles, des coussins et des paquets d'étoffes qu'ils suspendaient à la hauteur du point où frappait le bélier, afin d'en amortir les coups. On cher chait encore à le prendre au moyen d'un noeud coulant ou avec l'aide d'une machine, en forme de ciseaux gigantesques, appelée lupus : une fois qu'on avait saisi la poutre, on.la remuait à grand renfort de bras jusqu'à ce qu'on eùt renversé la tortue ou brisé les supports du bélier. Enfin, ce qui était sans doute plus habituel et plus efficace, on faisait tomber sur la tortue une quantité de grosses pierres 13. Les rois de Macédoine, qui eurent depuis Philippe II un matériel de guerre admirablement organisé, firent un fréquent usage du bélier, et, sous leur impulsion, les ingénieurs apportèrent des perfectionnements considérables à cette machine. Vitruve cite Polydius comme ayant imaginé de grandes améliorations au maniement du bélier, l'an 340 av. J.-C., lorsque Philippe de Macédoine assiégea Byzance. Sous le règne d'Alexandre, Chaereas et Diadès le perfectionnèrent encore'. Diadès écrivit un ouvrage sur ce sujet, et y consigna les résultats de son expérience et la description des engins extraordinaires qu'il avait construits; Athénée et Vitruve n'ont donné qu'une paraphrase de l'ouvrage, aujourd'hui perdu, de Diadès. Mais soit en raison de la difficulté du sujet, soit par les fautes des copistes dans l'antiquité même, et surtout à cause de l'absence de figures dans les anciens manuscrits, les textes grecs et latins de ces ouvrages sont extrêmement obscurs, comme en témoignent suffisamment les conjectures auxquelles ont dû se livrer Perrault et les autres commentateurs de Vitruve. La description, donnée par le même Vitruve, d'une tortue colossale exécutée par le Byzantin Hégétor, manque aussi de clarté et de précision, et on s'est demandé s'il avait réellement compris ce qu'il copiait dans l'auteur grec où il puisait ses renseignements. Il est donc inutile de citer ici les dimensions qu'il assigne aux diverses parties de la machine. Josèphe et AmmienMarcellin ont pris plaisir à décrire les effets puissants du bélier, mais n'ont pas donné ses dimensions. Le nombre des soldats employés à faire mouvoir la poutre bélière était considérable. Appien parle de deux béliers que firent agir les Romains contre les murs de Carthage ; chacun exigeait les efforts réunis de trois mille hommes 20. On ne connaît aucune représentation antique du bélier en dehors de celles que nous avons mentionnées plus haut, si ce n'est une lampe d'argile " sur laquelle on voit un bélier à roues, à côté duquel se tient un légionnaire, mais sans aucun détail qui aide à comprendre comment on le manoeuvrait. Fabretti donne en grandeur naturelle (longueur : 11 centimètres) la figure d'un cylindre de bronze creux, cannelé, terminé par une tête de bélier, trouvé à Rome sur le mont Coelius 22. Il voit clans cet objet une représentation réduite, mais exacte, de Paries : mais cette pièce paraît être un robinet ou un fragment de meuble. On a conservé longtemps à Murviedro, en Espagne, une solive longue de 25 pieds romains anciens (7°',âO), percée de deux trous propres à laisser passer des câbles, et terminée par un talon de fer : elle passait pour un bélier antique. Au commencement du xvlie siècle, un antiquaire silésien, Bibran, en prit un dessin conservé aujourd'hui à Leyde avec les papiers de Gruter. Bayer, au commencement du xvllle siècle, vit an même endroit, non plus la poutre armée qu'avait dessinée Bibran, mais trois morceaux de bois qui pouvaient en avoir fait partie et qui pesaient respectivement 836, 489 et 318 anciennes livres romaines, en tout 554 kilogrammes. Ces fragments paraissent maintenant perdus : M. Em. Hübner, qui a publié sur ce sujet une note 23 accompagnée du dessin de Bibran, ne les a pas retrouvés en Espagne. Il est bon de remarquer que, d'après ce dessin, le talon de fer qui terminait la poutre ne représente pas une tête de bélier, comme on l'affirme dans l'ancienne Encyclopédie méthodique (art. BÉLIER). On ignore ce qu'est devenu un autre bélier conservé à Haguenau, suivant le même ouvrage, et dont la tête était armée d'un fort talon de fer carré et tout uni. C. DE LA BERGE.